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Le prix Wallace K. Ferguson

Le prix Wallace-K.-Ferguson récompense le meilleur ouvrage scientifique en histoire
non canadienne.

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La Société historique du Canada est heureuse d'annoncer l’ouverture du concours pour le prix
Wallace-K.-Ferguson 2018 qui récompense le meilleur ouvrage scientifique en histoire non
canadienne publié par un citoyen canadien ou un résident permanent. D'une valeur de 1 000 $,
le prix
sera remis à la réunion annuelle de la société qui se tiendra en mai 2018 à l’Université de Regina.

Le jury évaluera les ouvrages publiés (y compris les livres numériques) en 2017 ainsi que
ceux parus en 2016, s’ils n’ont pas déjà été soumis. Les éditeurs doivent faire parvenir
au plus tard le 31 décembre 2017 un exemplaire de chaque livre à tous les membres
du jury dont les coordonnées figurent ci-après. Nous leur recommandons de soumettre
tous les livres admissibles. Nous invitons aussi les auteurs concernés à s’assurer auprès
de leur éditeur que leur ouvrage a bien été soumis. Journaux intimes, manuels, traductions
et recueils d’articles ou de documents ne sont pas admissibles. Un livre peut être soumis
soit au prix Ferguson, soit au prix Macdonald et non pas aux deux. Règle générale ; les livres
dont le contenu canadien est en deçà de 50% devrait être soumis au Ferguson et ceux
de plus de 50% au prix Macdonald. 

Sonya Lipsett-Rivera (présidente)
Department of History
Carleton University
1125 Col. By Drive
Ottawa, ON
K1S 5B6
sonyalipsettrivera@cunet.carleton.ca

Meredith Terretta
Human Rights Research and Education Centre (5th Floor)
Fauteux Building,
57 Louis Pasteur
Univerity of Ottawa
Ottawa, ON K1N 6N5
Meredith.Terretta@uottawa.ca

Alexandre Klein
Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie
UQÀM
C.P. 8888, succ. Centre-ville
Montréal (Québec)
H3C 3P8
alexandre.klein.1@ulaval.ca

Catherine Gidney (sans droit de vote)
St. Thomas University
Edmund Casey Hall 
Room 220 
Fredericton, NB
E3B 5G3 
cgidney@stu.ca

 

 

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Lauréats du prix

2017

Nora E. Jaffary, Reproduction and Its Discontents in Mexico: Childbirth and Contraception from 1750 to 1905.  Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2016. 

nora_jaffary.jpgReproduction and Its Discontents de Nora Jaffary explore tous les aspects de la vie reproductive des femmes de la virginité à la contraception en passant par la conception, la grossesse, la naissance et l'obstétrique au Mexique entre 1750 et 1905. Les Mexicains désiraient généralement garder ces sujets privés, mais Jaffary fait la lumière sur ceux-ci et démontre de façon convaincante comment la reproduction a été incorporée dans les nouveaux discours qui font le lien entre le genre et le colonialisme et le nationalisme. Le livre de Jaffary comble ainsi le supposé fossé entre la vie publique et la vie privée des femmes mexicaines à la fin de la période coloniale et le début de la période nationale. Grâce à cette étude qui tombe à point nommé, Jaffary démontre comment les relations historiques des Mexicains avec ces sujets controversés ont évolué. Elle jette le discrédit sur la notion de l’intolérance des Mexicains du passé face aux « défaillances morales » des femmes et elle ne voit aucun durcissement de cette position. S'appuyant sur une recherche archivistique exhaustive dans un ensemble diversifié de sources, Jaffary illustre comment les Mexicains ont discuté du corps des femmes et des problèmes personnels tels que la virginité, l'avortement et l'infanticide précisément parce qu'ils étaient symboliques de la nation. En même temps, les conclusions pertinentes de Jaffary documentent aussi les connaissances et les philosophies particulières des spécialistes médicaux mexicains, professionnels et populaires, sur l'hymen, les naissances monstrueuses et les scandales publics associés à l'avortement et à l'infanticide. Bref, l'étude exemplaire et nuancée de Jaffary, fruit d’une recherche rigoureuse, est magnifiquement écrite, extrêmement convaincante et regroupe harmonieusement des thèmes importants qui placent les femmes et les bébés au centre de l'histoire mexicaine.

Oeuvres en lice

Christian Berco  From Body to Community: Venereal Disease and Society in Baroque Spain.  Toronto: University of Toronto Press, 2016.

Kevin Coleman,  A Camera in the Garden of Eden: The Self-Forging of a Banana Republic.  Austin, Texas: University of Texas Press, 2016.

Lucie Laumonier,  Solitudes et solidarités en ville: Montpellier, mi XIIIe-fin XVe siècles.  Turnhout, Belgium: Brepols, 2015. 

Laurent Turcot,  Sports et Loisirs: Une histoire des origines à nos jours. Montréal: Gallimard, 2016.

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Alexia MYates, 
Selling Paris: Property and Commercial Culture in the Fin-de-siècle Capital.  Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 2015.

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Selling Paris d’Alexia M. Yates est une contribution empirique très importante et convaincante à la nouvelle historiographie du capitalisme qui a fait son apparition dans les années 1990 et surtout depuis la crise financière de 2008-09. En plaçant le marché immobilier de l'une des villes les plus cosmopolites du XIXe siècle au premier plan, l’article met en lumière une question d’ordre général sur la façon dont « le marché » est érigé et organisé et comment il fonctionne et évolue dans la pratique. Conçue dans un style vif et élégant, l'étude de Yates est remarquable de par son ingéniosité à identifier les sources primaires pertinentes, l'ampleur de sa documentation d'archives et la profondeur de son analyse. Cette œuvre démontre comment rendre l'histoire économique en général, et l'histoire sociale du capitalisme en particulier, pertinente et convaincante non seulement pour les chercheurs spécialisés, mais aussi pour le vaste public non-spécialiste. Ce faisant, l’auteure relate à la fois les modifications idéologiques et culturelles qui ont produit l’esprit d’entreprise qui caractérise le marché parisien de la fin du XIXe siècle lorsque l'immobilier, considéré depuis plusieurs centenaires comme étant un bien « immuable », devient progressivement un bien négociable soumis aux tendances générales du commerce et de l'investissement.

L’exploration créative de travaux théoriques sur la planification urbaine, l'économie, la sociologie et la géographie critique par l’auteur enrichit et complémente, sans jamais la saturer, sa présentation nuancée d’éléments de preuves sur les intentions, les intérêts et les décisions des législateurs, des promoteurs immobiliers et des planificateurs urbains ainsi que sur la façon dont la commercialisation et les processus sociaux se sont développés sur le terrain, parfois à l’encontre de ce à quoi s’attendaient les dirigeants politiques et économiques. Son récit sur l'émergence et le développement d'un marché locatif finement adapté au logement résidentiel, dans lequel non seulement les pauvres mais aussi les propriétaires prospères soucieux de la mode ont participé comme locataires, est particulièrement fascinante. L'étude de Alexia Yates aborde (et est éclairée par) à la fois les études en français et en anglais sur son sujet, c’est-à-dire les recherches sur la société qu’elle étudie et celles produites par son public cible. Son travail contribue également à des conversations historiques plus larges sur les rôles sociaux et l'importance de la marchandisation de l'immobilier, sujets qui sont présentement d'intérêt commun pour les spécialistes d’époques, de sociétés et d’orientations disciplinaires distinctes.

Son étude d’évaluations divergentes de valeurs immobilières à la fin du XIXe siècle, ainsi que son examen de la façon dont ces prix ont augmenté en fonction des fonds en provenance des provinces et de l’étranger investis à Paris, est à la fois édifiante en soi et évocatrice pour les lecteurs d'aujourd'hui, que ce soit dans les riches sociétés de ce monde ou dans le Sud. Toutefois, son étude évite systématiquement tout présentisme et reste solidement axée sur l’histoire. Rédiger une étude originale sur une ville qui a fait l'objet de nombreuses recherches intensives est une tâche ardue. Le premier livre d’Alexia Yates se joint à ceux qui ont relevé le défi avec succès.

Oeuvres en lice

Finis Dunaway, Seeing Green: The Use and Abuse of American Environmental Images.  Chicago: University of Chicago Press, 2015.

Joan Judge, Republican Lens: Gender, Visuality, and Experience in the Early Chinese Periodical Press.  Oakland, California: University of California Press, 2015.

Susanne MKlausen, Abortion Under Apartheid: Nationalism, Sexuality, and Women’s Reproductive Rights in South Africa.  Oxford: Oxford University Press, 2015.

Despina Stratigakos, Hitler at Home.  New Haven: Yale University Press, 2015.

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2015

Yanni Kotsonis, States of Obligation: Taxes and Citizenship in the Russian Empire and Early Soviet Republic. Toronto: University of Toronto Press, 2014. 

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Dans States of Obligation, Yanni Kotsonis étudie la transformation du pouvoir de l’État fiscal en Russie et en Union soviétique entre 1855 et 1928. Cela étant, le livre est beaucoup plus qu'un ouvrage sur la taxation. C'est une étude sur les relations fondamentales entre l'État et l'individu, entre la production économique et l'autorité politique, entre l’existence du soi et celui des réalités collectives qu’étaient le village, la ville, la région et l'Empire/la République. Kotsonis affirme que le remplacement du système de capitation du XVIIIe siècle par l’impôt sur le revenu et la taxe d'accise a non seulement introduit une nouvelle méthode pour augmenter les revenus de l’État, mais il a aussi permis l’émergence d’instruments essentiels dans le renforcement du pouvoir de l'État et un lien essentiel pour la création d’une comptabilité nationale et, parallèlement, du citoyen moderne. States of Obligation représente une intervention essentielle à l'histoire impériale russe et à l’histoire soviétique. Il démontre des continuités inattendues entre l'Empire russe et l'Union soviétique en remettant en cause l’interprétation traditionnelle de la dépendance de l’État envers la fiscalité agricole à la fin du gouvernement impérial et en définissant la place de la fiscalité et du rôle des experts fiscaux dans les changements économiques, politiques et sociaux au début de l’ère soviétique. Kotsonis lie son examen détaillé des processus par lesquels les autorités impériales et soviétiques recueillaient des informations sur les gens, le commerce et la propriété à des processus similaires dans d'autres pays. Il base son analyse sur une large érudition historique et théorique sur la fiscalité et de la formation de l’État. En conséquence, même si Kotsonis insiste sur les particularités des expériences russes et soviétiques, States of Obligation contribue également à une conversation transnationale beaucoup plus large sur l'histoire mondiale de l'État moderne, sur sa puissance financière et sur la formation de la citoyenneté.  

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2014

Mark Salber Phillips, On Historical Distance. Yale University Press, 2013.

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On Historical Distance est à la fois une histoire intellectuelle et une contribution à la théorie historique. Son exploration subtile d'un thème majeur de l’historiographie peu étudié s’étend de la Renaissance italienne jusqu’à la fin du XXe siècle en Amérique du Nord en passant par la Grande-Bretagne au siècle des Lumières et à l’époque romantique. L'auteur démontre une profonde familiarité avec le contexte scientifique spécifique et les éléments de preuve pertinents de chacun des pays et des périodes qu'il étudie. Utilisant l’histoire littéraire, l’histoire de l'art ainsi que la fiction et le récit historique comme modes de représentation, le livre est une recherche approfondie et magistrale de trois différentes périodes de l’histoire. Rédigé avec subtilité et élégance, le livre nous invite à réfléchir sur la question : en quoi consiste le métier d’historien? C'est un livre qui s’adresse à tous les pratiquants de notre discipline.

Oeuvres en lice

Timothy Brook, Mr Selden’s Map of China: Decoding the Secrets of a Vanished Cartographer. Anansi, 2013.

Ian K. Steele, Setting All The Captives Free: Capture, Adjustment, and Recollection in Allegheny Country. McGill-Queen's University Press, 2013. 

Baladodiffusion : la recherche historique sur le Canada et ailleurs (en anglais)

Pour la première fois, les lauréats des deux plus hautes distinctions décernées chaque année par la Société historique du Canada se sont réunis pour un échange avec le public et entre eux. Jim Daschuk, auteur du récit de la « famine forcée » des peuples autochtones des plaines canadiennes au XIXe siècle et Mark Phillips, dont le livre explore les nombreuses façons par lesquelles les historiens et leurs objets sont à la fois « éloignés » et à proximité, ont tenu une conversation publique le samedi 1er  Novembre 2014 en après-midi à l’Hôtel de Ville d’Ottawa.

Daschuk a conversé sur le long processus de sa recherche et sur les nombreuses réactions qu'elle a suscitées parmi les Premières Nations et les Canadiens d'origine européenne, y compris les questions de la part des responsables de la commémoration du 200e anniversaire de la naissance de John A. Macdonald qui ont témoigné un certain malaise à le faire. Phillips a parlé de la genèse de l'idée d'explorer le caractère relatif de la distance dans le temps et l'espace, entre les chercheurs et les personnes qu’ils étudient. Il a lu les premières pages de ses écrits et ceux de sa conclusion sur sa compréhension personnelle du massacre de My Lai perpétré par des soldats américains pendant la guerre du Vietnam ainsi que la tentative de diabolisation de l'officier militaire qui l’a dénoncé à l'époque.

La SHC tient à remercier Activehistory.ca pour avoir affiché l’enregistrement de la discussion sur son site Internet.

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2013

Tomaz Jardim, The Mauthausen Trial : American Military Justice in Germany. Cambridge, MA: Harvard University Press, 2012.

The Mauthausen Trial est une étude magistrale portant sur l’un des nombreux procès de Dachau, organisé par les militaires américains après la Seconde Guerre mondiale afin de juger des crimes de guerre nazis liés à l’incarcération et au meurtre de civils. Bien documenté, présenté de façon systématique et agréable à lire, The Mauthausen Trial établit un habile équilibre entre les détails intrinsèques aux procédures légales et les motivations et réactions humaines des procureurs, survivants des camps de concentration et accusés. La controverse actuelle sur la validité constitutionnelle des procès devant une commission militaire pour les détenus de Guantanamo, rend ce livre d’autant plus pertinent et d’actualité.


Mention honorable

Jeremy Brown, City versus Countryside in Mao’s China: Negotiating the Divide. Cambridge: Cambridge University Press, 2012.

Dans City versus Countryside in Mao’s China, Jeremy Brown présente une série de cas, méticuleusement documentés, de villages et d’entreprises de la région sud-est de Beijing, pour prendre à contre-pied l’historiographie traditionnelle des trois premières décennies de la République populaire de Chine. Brown argumente que même si Mao Zedong a mené sa révolution à partir des campagnes, il a, de ce fait, bâti l’État et l’économie de la République populaire en subordonnant l’agriculture à l’industrie et en protégeant les villes à tout prix. Brown démontre une remarquable capacité à faire les liens entre les études de cas locaux et une plus large réinterprétation de la révolution de la Chine communiste.

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2012

Brent D. Shaw, Sacred Violence. African Christians and Sectarian Hatred in the Age of Augustine. Cambridge University Press, 2011

Le jury du prix Wallace K. Ferguson a été ébloui par l'analyse magistrale de Brent D. Shaw sur la haine sectaire. La méthode qu'il utilise, la réflexion qu'il propose et les conclusions qu'il avance débordent largement le cadre de l'Antiquité tardive dont traitent ses sources. Cette étude brillante des documents anciens restitue les différents mécanismes par lesquels des groupes se démarquent des autres, façonnent leurs antagonismes, entretiennent les pensées haineuses dans la mémoire collective, ritualisent la violence, contrôlent et répriment. Transcendant l'histoire religieuse traditionnelle, elle relève autant de l'histoire sociale et culturelle que de l'histoire politique. Dépeignant le monde haut en couleurs et sanglant des premiers Chrétiens africains, elle scrute aussi les significations de la haine, de la violence et de l'identité tout en les reliant aux structures politiques institutionnalisées. Sacred violence n'est pas seulement une histoire intelligente, c'est un texte très bien structuré, rédigé avec beaucoup d'élégance. Dès les premières phrases, "Ceci n'est pas un livre agréable. Il s'ouvre sur la trahison et se referme sur le suicide", B. D. Shaw capte l'attention et la conserve jusqu'au bout de son exposé sur un sujet difficile. Sacred violence est véritablement un opus magnum qui mérite amplement le prix Wallace K. Ferguson.

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2011

Nicholas Dew. Orientalism in Louis XIV's FranceLe jury a été particulièrement impressionné par cette reconstitution magistrale des traditions intellectuelles plus anciennes de l’Occident au sujet de l'Orient. Nicholas Dew examine plus précisément la période s’étendant de 1650 à 1715, ce qui le distingue de la plupart des spécialistes de l'orientalisme européen qui s’intéressent surtout au contexte de la colonisation européenne en Égypte, au Moyen-Orient et en Inde. Étudiant la vie et la carrière de plusieurs chercheurs et diplomates importants de l’époque baroque, N. Dew explique comment les savants français ont importé, transformé et diffusé les savoirs d’Orient. Son livre constitue un remarquable exemple d'érudition historique, bien digne du prix Ferguson.

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2010

Luke Clossey. Salvation and Globalization in the Early Jesuit Missions. 

Le comité a été tout particulièrement impressionné par trois éléments du livre agréable à lire et stimulant de M. Closey. En premier lieu, l’audace de sa vision. En effet, il a entrepris la première étude internationale des missions jésuites du début de l’ère moderne (fin XVIe–XVIIIe siècles) en combinant les connaissances et méthodes de l’histoire mondiale avec celles de l’histoire de la Réforme catholique. En second lieu, sa façon novatrice d’aborder l’étude de la Société de Jésus et de sa mission salvatrice partout dans le monde. L’auteur s’intéresse à trois pays rarement étudiés ensemble – la Chine, l’Allemagne et le Mexique. Plutôt que de se contenter de comparer l’expérience des jésuites à trois endroits distincts, il en examine les interrelations transrégionales. En troisième lieu, M. Closey remplit son ambitieuse promesse au niveau méthodologique en réalisant une analyse linguistique et archivistique exhaustive et exigeante. Son intérêt ne s’arrête pas à « l’Autre » – objet des efforts d’évangélisation – mais aux missionnaires eux-mêmes, non moins complexes. Pour ce faire, il retient judicieusement 53 jésuites actifs dans au moins deux des trois pays à l’étude en vue d’analyser leur parcours, ce qui ajoute une saisissante profondeur biographique à la portée de l’ouvrage.

Mention honorable

Eric L. Mills. The Fluid Envelope of Our Planet: How the Study of Ocean Currents Became a Science.

Ce livre, d’une plume élégante, se veut une analyse poussée des circonstances qui ont donné naissance à l’océanographie telle que nous connaissons cette science aujourd’hui. Plusieurs aspects ont retenu l’attention du comité. D’abord, sa portée transatlantique : M. Mills fait le lien entre des événements qui ont eu lieu en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord à l’aide de sources et d’études écrites dans plusieurs langues. Ensuite, son caractère transnational : au cours de chapitres successifs consacrés à divers pays, M. Mills se penche sur les contextes politique, économique et scientifique locaux tout en expliquant de quelle façon les événements dans un pays ont eu des répercussions ailleurs avant de donner lieu à la création, au XXe siècle, d’une discipline scientifique internationale. Enfin, le talent de conteur de l’auteur est digne de mention, son histoire étant palpitante. En somme, le comité est très heureux de mettre à l’honneur un livre qui apporte une importante contribution à plusieurs champs d’études. 

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2009

Timothy Brooks, Jérôme Bourgon et Gregory Blue. Death by a Thousand Cuts, Cambridge, Harvard University Press, 2008.

À son niveau le plus élémentaire, c'est une histoire d'une forme infâme de la peine de mort (lingchi) pratiquée en Chine durant l’époque impériale. Mais Death by a Thousand Cuts offre beaucoup plus que cela. Le dialogue interculturel complexe que les auteurs ont utilisé pour saisir mieux ce phénomène unique de châtiment est le fil conducteur de leur ouvrage original et impressionnant. Abolie en 1905 par les autorités chinoises après près d’un millénaire d’existence, la « Mort par mille coupes » était non seulement un reflet du regard porté sur le supplice et la peine de mort au sein de la société chinoise, notamment par le pouvoir dynastique, mais aussi celui d’une représentation articulée de cette peine publique par les occidentaux. Important pour les historiens du droit, pour ceux et celles qui mènent des enquêtes sur le corps et le châtiment, ou pour les sinologues, ce livre l’est également pour les chercheurs qui tentent de comprendre les représentations historiques de l'altérité culturelle et leur portée durable sur les échanges et le dialogue élargis. Le corpus documentaire très riche sur lequel s’étaie la thèse des auteurs ne renferme pas que des sources écrites. Les illustrations tirées des œuvres de fiction, les peintures produites part les artistes de missions et la photographie disséminée en occident au tournant du XXe siècle permettent d’établir que les pratiques chinoises du supplice pénal s’inscrivent dans une longue tradition juridique. Pour les auteurs, l’histoire et la géographie du châtiment se tracent à travers des échelles dynamiques qui croisent les réalités, qui empêchent de cimenter la dépravation à un extrême d’une voie linéaire du progrès et de la civilisation, et la compassion, à l’autre. La qualité de la recherche et l’originalité de la méthode sont mises en évidence par une écriture précise et intelligente, libre de jargons et pleine de nuances qui procure – malgré l’horreur du sujet – des plaisirs uniques de lecture et de découverte.

Mentions honorables

Joan Judge, The Precious Raft of History: The Past, the West, and the Woman Question in China. Stanford, Stanford University Press, 2008.

Comprendre et élucider le changement historique en Chine au tournant du XXe siècle à travers la place occupée par les femmes dans le développement de la nation est l’objectif principal de cet ouvrage important et original de Joan Judge. Situant son sujet au centre du passage à la modernité, l’auteure rend bien soin d’examiner les interactions nombreuses entre la Chine et l’Occident depuis le milieu du XIXe siècle, plus particulièrement à l’aide de ses propres catégories (chronotypes) et de la perspective offerte par la biographie de femmes dans des sources comme des documents officiels, des revues féminines, des essais polémiques, des textes didactiques et des manuels scolaires. Les contacts directs ou indirects de la Chine avec son histoire et le monde extérieur – l’éducation des femmes occupant ici une place de choix – permettent de voir un passé que les protagonistes ne cherchent pas invariablement à effacer, mais à transformer pour surmonter les obstacles et les défis du présent. Dans l’ouvrage de Judge, le lecteur trouvera une mosaïque de portraits complexes, que ce soit d’une société, du changement historique et des femmes, qui mènent à une compréhension stimulante de la vertu, du talent et de l’héroïsme de la femme en Chine. Avant The Precious Raft of History, d’autres ont tenté d’offrir une vue croisée et globale de l’histoire de la femme, mais rares sont les auteurs qui peuvent se vanter d’avoir élargi autant le registre idéologique de la chasteté, de l’éducation et de la maternité dans le contexte de la nation moderne, et d’avoir si habilement démontré la valeur heuristique du radeau.

Liz Millward, Women in British Imperial Airspace, 1922-1937, Montréal & Kingston, McGill-Queen's University Press, 2008.

Le monde de l’aviation est généralement considéré comme en étant un masculin. Que, en 1922, la Commission Internationale de la Navigation Aérienne sente le besoin de se pencher sur la place que devait occuper les femmes dans l’aviation commerciale en donne un bon indice. Le livre de Liz Millward a le grand mérite de nous le présenter sous un nouvel angle, alors qu’elle explore la féminisation de l’espace aérien de l’Empire britannique entre 1922 et 1937. Elle montre comment la combinaison de deux conjonctures particulières, l’effervescence de l’entre-deux-guerres et le développement rapide de l’aviation, permit aux femmes de trouver leur place dans les airs tout en se redéfinissant par rapport aux hommes. Millward s’éloigne des approches traditionnelles du sujet, souvent basées sur les biographies de quelques héroïnes, pour offrir un vaste panorama de la question qui nous amène de Londres à Auckland. Même si les références à la célèbre Jean Batten – la première personne à réaliser un vol direct entre l'Angleterre et la Nouvelle-Zélande en 1936 – sont inévitables, le recours à des sources variées permet à Millward d’aborder son sujet sous différentes perspectives tout aussi stimulantes les unes que les autres. Elle traite successivement des espaces aériens privé, commercial, impérial et national pour terminer son livre par un chapitre sur les représentations du corps des pilotes féminins. Ces différents sujets étant bien replacés dans le contexte de l’époque, la lecture de ce livre offre un éclairage fascinant tant sur la création du nouvel espace aérien que sur la construction de nouvelles relations sociales entre les sexes.
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2008

Bryan D. PalmerJames P. Cannon and the Origins of the American Revolutionary Left, 1890-1928, Urbana, University of Illinois Press, 2007.

Bryan D. Palmer revisite les origines de la gauche révolutionnaire aux États-Unis par le biais de l’expérience de James P. Cannon, un natif du Kansas ayant milité avec les socialistes et les wobblies avant son engagement communiste à l’aube des années 1920. Pour ce membre fondateur du Parti des travailleurs (1921) que Palmer présente dans sa complexité et ses nuances, le syndicalisme et le communisme prennent leur sens dans les solidarités interethniques, les luttes contre les employeurs et l’État autant que dans les engagements politiques qui fractionnent les militants et leurs organisations. En situant les années 1920 au centre de son propos, Palmer fait comprendre que l’expérience des radicaux américains ne se réduit pas à porter une cause étrangère et à une période contemporaine et postérieure au Front populaire. Sous la plume de Palmer, la biographie comme échelle d’observation du sujet permet de situer le regard sur des contextes riches et des horizons larges où les réalités historiques sont finement croisées, notamment grâce à un corpus documentaire impressionnant, une exploitation judicieuse des sources et une maîtrise exemplaire d’une historiographie animée par des remous interprétatifs. Il est important que la Société historique du Canada couronne l'un de ses grands chercheurs pour une étude aussi forte et originale à une époque où le dialogue sur le sens de l’engagement révolutionnaire est atrophié par l’opportunisme politique et la myopie des lignes de parti. Nous attendons avec impatience la sortie du second volume de cette biographie

HONOURABLE MENTIONS / MENTIONS HONORABLES

Donald Harman Akenson, Some Family: the Mormons and How Humanity Keeps Track of Itself, Montreal-Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2007.

Some Family est présenté comme une histoire de la généalogie au sein de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (Mormons). L’ouvrage reflète certainement cette proposition : une histoire examinant la façon par laquelle les Mormons en sont venus à voir la généalogie tel un outil de leur mission rédemptrice et à adopter certains principes généalogiques pour ériger et transmettre leur vision de l’histoire humaine. La reconstruction de cette histoire par Akenson est renforcée par une lecture fine et impressionnante des sources mormones que les chercheurs ont jusqu’ici complètement ignorées. L’étude traite toutefois bien plus que de généalogie ch2009-06-13ration bien documentée et vivement intelligente des motivations et méthodes à travers lesquelles les sociétés du monde ont tenté de tracer les liens de famille et de parenté dans le passé. La conclusion la plus frappante d’Akenson concerne le fait que tous les projets de généalogie sont assurés de générer des erreurs historiques. Vue par le passé telle une des démarches les plus simples du travail en histoire, la généalogie est maintenant considérée B en partie grâce à cette étude remarquable B comme l’approche la moins susceptible de produire le fait historique. Ce livre inoubliable offrant de savoureux plaisirs de lecture mène le lecteur sans peine dans des dédales méthodologiques qui, dans les mains de n’importe quel autre spécialiste, intimiderait les passionnés d’histoire les plus convaincus.

Laurent TurcotLe promeneur à Paris au XVIIIe siècle.  Paris, Gallimard, 2007.
Se promener est une activité qui semble aller de soit. Pourtant, cette action a elle aussi une histoire que nous raconte, dans ce livre passionnant qui a Paris pour cadre, Laurent Turcot. Le promeneur et les rituels de la promenade se développent au XVIIIe siècle dans une relation à la fois individuelle et collective avec la ville et ses habitants. Le promeneur est à la fois le produit de l’espace qui l’entoure et une des composantes qui le façonne. Turcot analyse l’élaboration de ces liens comme pratiques sociale, hygiénique ou politique à partir de sources riches et variées, tant imprimées que manuscrites. Le livre, abondamment illustrée, met en scène toutes les composantes de la vie parisienne du XVIIIe siècle : la princesse y côtoie la prostituée, les repris de justice les agents de police, alors que l’auteur nous amène avec lui dans les différentes sortes de promenade qui existe alors : de civilité, de santé, de divertissement, diurne ou nocturne. Livre d’histoire urbaine, qui peut aborder l’apparition des grands boulevards urbains, autant que livre d’histoire sociale ou culturelle, Le promeneur à Paris au XVIIIe siècle nous invite à parcourir l’espace parisien tel qu’il se construit durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, mais aussi à réfléchir sur nos propres pratiques de promenade par lesquelles nous définissons l’espace que nous vivons.
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2007

Natalie Zemon DavisTrickster Travels: A Sixteenth-Century Muslim Between Worlds, New York, Hill and Wang, 2006.

Avec Trickster Travels, Natalie Zemon Davis nous offre un récit passionnant de la vie d’un diplomate, prisonnier et érudit musulman; d’un personnage obscur aux identités variées : al-Hasan al-Wazzân, nom de naissance qu’il reçut à Grenade à la fin des années 1480; Giovanni Leone, nom chrétien attribué en l’honneur du pape qui le baptisa en 1520 durant sa captivité; Yuhanna al-Asad, version arabe du nom italien que ses amis romains employèrent avant sa fuite en 1527; et Léon l’Africain, auteur de l’œuvre populaire Description de l’Afrique. Al-Wazzân adapta de façon habile son identité aux circonstances, et c’est à l’intérieur de ce processus d’échanges que Davis trouve le cœur de son sujet. Les carences documentaires sur al-Wazzân étant importantes, Davis puise dans son extraordinaire connaissance de la littérature historique sur le monde méditerranéen du XVIe siècle, et tire avantage de son talent à interpréter les impératifs culturels conflictuels de l’époque, pour reconstruire la vie d’al-Wazzân. Dans ce livre comme dans les précédents qu’elle nous a offerts, Davis identifie attentivement les silences, les contradictions et les mystères dans les écrits d’al-Wazzân dans le but d’exploiter les complexités morales et psychologiques de la vie entre deux mondes en conflit. Ce livre est un tour de force de reconstruction historique. Il s’agit aussi d’une réflexion profonde sur le défi de trouver dignité et justice dans l’univers multiculturel difficile légué au présent par l’époque d’al-Wazzân.

Mention honorable :

Shannon McSheffrey, Marriage, Sex, and Civic Culture in Late Medieval London, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2006.

Le livre de Shannon McSheffrey porte sur la ville de Londres durant la seconde moitié du XVe siècle. Les lecteurs ne doivent cependant pas s’arrêter au temps et au lieu étudiés, car Marriage, Sex, and Civic Culture in Late Medieval London a énormément à offrir à quiconque le lira, tant sur le fond que sur la forme. L’auteure montre qu’il n’existait pas de barrières entre les espaces publics et privés à la fin du Moyen Âge. Loin de se résumer à une cérémonie privée unissant un homme et une femme, le mariage était l’aboutissement d’un long processus qui se déroulait au vu et au su des familles, du voisinage, des autorités publiques et de l’Église. Elle affirme avec éloquence et élégance que ce que nous considérons aujourd’hui comme faisant partie de la sphère privée faisait alors partie du domaine public. Ce faisant, elle démontre que les historiens, entre autres George Duby et Philippe Ariès dans leur Histoire de la vie privée, ont trop souvent pêché par anachronisme en appliquant à la période médiévale des concepts contemporains. Par la même occasion, alors que des travaux récents affirmaient que la culture civique londonienne devenait de plus en plus séculière, McSheffrey réaffirme la place centrale de la culture religieuse en Angleterre à la fin du Moyen Âge.

Les conclusions de l’auteure sont fondées sur une lecture attentive d’archives diverses. Un intéressant appendice offre une courte discussion de la valeur de ces sources. Les notes de fin de volume sont abondantes et permettent à McSheffrey de présenter quelques débats historiographiques. L’écriture de l’auteure est limpide, et son livre pourra être apprécié tant des spécialistes que des étudiants.
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2006

Brian Cowan. The Social Life of Coffee. The Emergence of the British Coffeehouse. New Haven & London, Yale University Press, 2005.

L’historiographie des vingt dernières années a insisté sans relâche, parfois avec excès, sur les liens très étroits entre l’opinion publique et la critique éclairée du pouvoir dans l’Europe des Lumières. Notamment grâce à l’ouvrage classique de Jürgen Habermas, l’implantation du café comme nouvelle pratique et comme nouvelle institution, en Angleterre d’abord puis dans le reste de l’Europe, serait l’indice le plus éloquent d’une révolution culturelle préparant la « modernité ».

Brian Cowan ne répète pas ce lieu, désormais commun, de l’histoire culturelle du politique. Dans une brillante et élégante démonstration, l’auteur choisit plutôt de retracer les résistances et les difficultés entravant le développement de cette culture du café qui caractérise l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles. Il ne suffit pas, en effet, que le commerce eût rendu possible la consommation du café ; encore faut-il que la culture britannique fût prête à l’accueillir. L’auteur a ainsi le courage et l’intelligence de renverser la perspective historiographique traditionnelle : le café, ses usages et ses fonctions ne furent pas les causes des transformations que connut l’Angleterre, mais bien les témoins de ces changements. Curiosité, économie et société civile constituent alors les trois axes d’analyse au croisement desquels la très belle démonstration de Cowan se construit, où le café exprime – progressivement et non sans ambages – une société plus mobile, plus riche, plus « polie », en somme plus moderne. En interpellant la littérature de voyage, les correspondances, les traités médicaux, la presse et les caricatures, The Social Life of Coffee fait toujours preuve d’une rigueur et d’une méthodologie exemplaires qui ne prennent jamais l’anecdote pour argument. C’est, de fait, une véritable leçon d’histoire culturelle, fascinante et stimulante, que Brian Cowan offre à l’historiographie.

Mention honorable :

Heather J. Coleman. Russian Baptists and Spiritual Revolution 1905-1929. Bloomington and/et Indianapolis, Indiana University Press, 2005.

La montée récente du protestantisme évangélique que l’on note chez les peuples russes de l’ancienne U.R.S.S. est la dernière manifestation en date d’une longue révolution spirituelle. Au cours du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les missionnaires étrangers (parmi lesquels des prédicateurs britanniques baptistes) et les missionnaires indigènes russes baptistes (dont un grand nombre issu du bas clergé), qui observaient les traditions mennonites et quaker, firent des convertis et furent une source d’émulation pour les simples Russes. Fondant ses assises sur la Bible et s’appuyant sur les déclarations et les témoignages personnels des croyants, le mouvement baptiste et chrétien évangélique attira plus d’adeptes que n’importe quel autre groupe religieux non orthodoxe. Il favorisait l’association volontaire et se présentait comme une organisation démocratique dont les pratiques religieuses égalitaristes proposaient une certaine égalité entre les sexes. Le régime tsariste et l’État soviétique avaient beau briser leurs promesses de faire preuve de tolérance envers les dissidents religieux, la persécution des chrétiens évangéliques pouvait s’intensifier, rien ne semblait ébranler la foi des fidèles baptistes, qui se recrutaient principalement parmi la classe ouvrière et paysanne. Ils poursuivirent malgré tout la consolidation de leur vie associationniste, qui allait à l’encontre de la vision de la société préconisée par l’État. Les Russes baptistes expérimentèrent plusieurs façons de vivre leur foi; leur nombre augmenta jusqu’à près de un demi-million au début des années 1920, et leur influence s’accrût.

Cet ouvrage d’histoire sociale, culturelle et religieuse est un modèle du genre. S’appuyant sur des sources archivistiques autrefois inaccessibles, Heather Coleman ne s’est pas seulement contentée d’analyser la vie exemplaire de ses sujets; elle a aussi expliqué leur importance dans le développement de la Russie soviétique. Lorsqu’ils mettaient en pratique leurs convictions religieuses radicales, les Russes baptistes devenaient des activistes sociaux engagés dans une forme d’extrémisme politique. En prônant « la révolution spirituelle » et en provoquant des réactions au sujet de leurs aspirations, les Russes baptistes jouèrent un rôle clé dans l’élaboration d’une nouvelle société : ils contribuèrent à créer une culture civique, à définir la sphère publique, à promouvoir la modernisation, à forger les identités russes et à formuler « une utopie partagée d’égalitarisme social et économique ».
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2005

James Pritchard. In Search of Empire: The French in the Americas, 1670-1730. (Cambridge University Press, 2004)

Entre 1670 et 1730, la France a établi au moins quatorze colonies en Amérique : la Grenade, la Martinique, Marie-Galante, la Guadeloupe, Saint-Christophe, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Sainte-Croix, Saint-Domingue, la Louisiane et l’Illinois, le Canada, l’Acadie, Plaisance et l’île Royale, ainsi que Cayenne (en Guyane). Cet immense empire de milliers de kilomètres, composé de populations hétérogènes et soumis à des climats d’une grande disparité, était d’une ambition stupéfiante et impossible à administrer, à défendre et à développer. C’est ce que démontre James Pritchard dans sa vaste synthèse qui embrasse la période des premières occupations et colonisations de territoire de l’empire français en Amérique. Cet empire naissant, souvent laissé sans défense, parcimonieusement peuplé et gouverné à l’aveuglette, s’est bâti dans l’incohérence. James Pritchard s’intéresse à l’empire, non pas seulement en tant qu’affirmation triomphante de la civilisation, mais surtout en tant que désir inassouvi de vanter l’ambition de la métropole. S’appuyant sur une recherche poussée, l’auteur a écrit une analyse et un texte minutieux portant principalement sur la population, le commerce, les relations interethniques et la défense maritime de l’empire (ou plutôt l’absence de défense). James Pritchard soutient en gros que ce sont les personnes et non les gouvernements qui ont construit les sociétés coloniales; selon lui, l’actuelle école de pensée voulant que les études consacrées aux empires et aux premiers contacts avec les Amériques soient basées sur le concept « des gènes, des germes et de la géographie » n’est qu’une mode. En 1730 encore, l’empire français en Amérique n’était toujours que squelettique, mais les nouvelles identités forgées par les rencontres entre les Européens, les Autochtones et les Africains étaient elles authentiques, distinctes l’une de l’autre et viables. Presque la moitié du livre est consacrée aux quelques rares moments où la France a réussi à fournir un appui militaire efficace pour défendre ses colonies. L’ouvrage de James Pritchard repose sur la collation approfondie de renseignements tirés de sources souvent contradictoires et il ouvre de nombreuses perspectives qui remettent intelligemment en question les idées reçues. L’auteur désillusionne tous ceux qui auraient toujours tendance à glorifier les empires, en leur montrant que le véritable legs de cet empire français presque entièrement dysfonctionnel fut les nouvelles cultures et sociétés humaines qu’il engendra.

Mentions honorables :

Dominique Deslandres. Croire et faire croire. Les missions françaises au XVIIe siècle (1600-1650). (Paris, Fayard, 2003)

Comprendre le faire croire et les mécaniques de la foi constitue le redoutable défi que Dominique Deslandres a relevé avec bonheur dans la rigoureuse synthèse qu'elle vient de consacrer aux missions intérieures et coloniales de la France du XVIIe siècle. Menées sur plusieurs fronts car le salut n'a pas de frontière, de l'Amérique à l'Extrême-Orient en œuvrant aussi, bien sûr, auprès des « idolâtres baptisés » de France, les missions de conversion, voulues et mises en place par le roi et l'Église, cherchaient à ouvrir le païen, quel qu'il fût (l'Iroquois comme le Breton), à la foi du Christ, et ce au prix de toutes les stratégies rhétoriques disponibles. Au carrefour complexe et souvent paradoxal de la découverte de l'Autre et de la conversion contrainte, de la parole douce et invitante et du discours terrorisant de la damnation, les missions organisées en France comme en Amérique ont représenté, pour nombre d'ordres religieux, le sacrifice ultime d'une œuvre sainte offerte au Christ.
Dominique Deslandres choisit d'expliquer longuement le contexte français ? théorique de la réforme tridentine, pratique des missions intérieures ? avant d'exposer la dure christianisation des Indiens de la Nouvelle-France, choix méthodologique heureux pour une mise en contexte éclairée du travail de cette armée du Christ en Amérique. Signalant les missions protestantes trop souvent laissées pour compte par l'historiographie traditionnelle; expliquant les réflexions rédigées par les théoriciens comme par les praticiens des missions; posant avec éloquence et rigueur les chocs culturels vécus par les missionnaires comme par leurs ouailles : l'auteur tisse ? dans un croisement de sources souvent contradictoires ? une trame événementielle où les mutations se révèlent, et les succès et les échecs apparaissent et s'interprètent. Accompagné de documents d'archives, de cartes et d'une iconographie multipliant les perspectives d'analyse, Croire et faire croire introduit l'historiographie des missions dans une problématique originale de l'Autre en un livre clair, riche et indispensable aux chercheurs en histoire religieuse comme en histoire coloniale.

Robert Ventresca. From Fascism to Democracy: Culture and Politics in the Italian Election of 1948 (Toronto: University of Toronto Press, 2004)

L’élection italienne du 18 avril 1948 a clairement marqué le passage de l’Italie d’un État fasciste à une république démocratique. Plus de 90 p. 100 des électeurs s’étaient alors prévalus de leur droit de vote et une majorité d’entre eux avait porté au pouvoir les démocrates chrétiens de centre droit. Ce résultat avait surpris de nombreux observateurs, qui s’étaient attendus plutôt à une victoire du Bloc du peuple, puisque celui-ci était formé des partis socialiste et communiste qui avaient dominé la scène politique depuis la chute de Mussolini. La gauche rejeta la responsabilité de sa défaite sur l’intervention des Américains et de l’Église catholique. Presque la moitié de l’électorat se montra mécontente de l’issue de l’élection. C’est ainsi que s’ancra fermement dans les mœurs électorales italiennes la tradition de former des gouvernements de centre droit instables tout en votant pour les communistes afin de protester contre la nature générale de la politique italienne.
Alors que des études antérieures ont fait ressortir l’aspect politique de cet événement, Robert Ventresca l’aborde plutôt comme un « artefact culturel ». Il a réalisé une synthèse des ouvrages déjà écrits sur le sujet, a mené ses propres recherches et a combiné le tout en recourant aux méthodes de l’histoire politique, religieuse, diplomatique et culturelle afin de produire une « histoire totale » de l’élection de 1948. Il la décortique selon une approche non seulement descendante, mais aussi ascendante, ce qui est encore plus impressionnant. Il tient compte de facteurs sociaux et psychologiques que personne n’avait encore examinés. Dans un des chapitres clés de son livre, Robert Ventresca se penche sur l’appel à la « religion localisée » et à la piété populaire que lancèrent les forces catholiques et il cherche à comprendre la signification des nombreuses apparitions de la Vierge Marie aux croyants durant la campagne préélectorale. Il montre que les Italiens ne devraient pas poser en victimes de l’issue de l’élection et de ses conséquences à long terme, car ce sont les électeurs moyens eux-mêmes qui ont déterminé les résultats du scrutin et défini pour les décennies ultérieures la nature de la culture politique italienne. Les Italiens méprisent sans doute la politique, mais ils la vivent avec passion, une constatation qui permet de comprendre la ténacité et la durabilité du système politique italien.
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2004

John C. Weaver, The Great Land Rush and the Making of the Modern World, 1650-1900. McGill-Queen’s University Press, 2003.

Il serait difficile d’égaler ce livre de John Weaver tant son champ d’étude est vaste et sa portée immense. Il traite de l’histoire de l’appropriation et de la répartition des terres par les colons européens dans les cinq grandes colonies de peuplement britanniques : les États-Unis, le Canada,l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. On saisissait les terres occupées par les aborigènes, qui ignoraient, pour la plupart, la notion de propriété privée, un concept qui, soutient John Weaver, s’est développé à l’origine dans les Îles britanniques et y a atteint son expression la plus consommée. Le transfert de la propriété foncière, l’établissement de titres de propriété privée et le regroupement des terres en gigantesques propriétés foncières vouées à l’agriculture d’exportation constituaient les principales caractéristiques de ces sociétés de peuplement et de leurs résultantes : les nations riches et exportatrices de denrées alimentaires.
Au cœur de cette histoire se trouve le raisonnement suivant : les requérants déployèrent des efforts souvent énormes pour obtenir un titre de propriété, démarches, qui, à leur tour, favorisèrent à la fois l’avènement de la démocratie des colons, ou des Blancs, et le développement d’une conscience particulièrement aiguë des droits de propriété. Ce phénomène s’accompagna du déclin du pouvoir de l’aristocratie, ce qui fit de la propriété privée la principale cause déterminante du statut social. Générant souvent dans son sillage la violence contre les autochtones et les autres colons, cette grande course à la propriété foncière posa les fondements de la loi et de l’identité des nations modernes qui sont issues de ce mouvement. En même temps, on délaissait complètement les anciennes notions qui prescrivaient de dompter ses désirs de posséder le plus de biens matériels possible.
Fondé sur une ample recherche, le livre de John Weaver avance que cette grande course à la propriété foncière s’est transposée de nos jours en une soif insatiable des puissances occidentales pour la croissance économique, en de nouvelles formes de colonisation économique des pays peu développés, et en une extension des concepts de propriété privée (on pense entre autres à l’importance qu’à prise aujourd’hui la notion de droits de propriété intellectuelle). C’est cet unique croisement des modèles de peuplement, de la saisie des terres, de la loi et de l’identité culturelle qui distingue le plus cette œuvre monumentale de John Weaver.

Mentions honorables :

Talbot C. Imlay. Facing the Second World War. Strategy, Politics and Economics in Britain and France, 1938-1940. Oxford University Press, 2003.

Facing the Second World War compare, avec rigueur et pertinence, la façon dont la Grande-Bretagne et la France ont fourbi leurs armes pour la Deuxième Guerre mondiale. L’auteur, Talbot Imlay, innove en étude sur l’état de préparation militaire; grâce à un examen attentif des documents d’archives, il a pu réaliser la première analyse comparative méthodique de l’attitude des deux pays, en l’articulant autour de trois axes : la stratégie, la politique intérieure et la politique économique. De cette vaste et méticuleuse recherche, l’auteur conclut qu’au « test de la guerre totale », la Grande-Bretagne l’a emporté sur la France pour deux raisons. Premièrement, contrairement aux partis politiques français qui restèrent divisés à la fin des années 1930 et tout au long des années 1940, les partis politiques de la Grande-Bretagne finirent par s’unir pour rejeter les visées modestes de Neville Chamberlain et appuyer les objectifs plus larges de Winston Churchill. Deuxièmement, tandis que le gouvernement britannique et l’industrie travaillaient activement ensemble à l’effort de guerre, le gouvernement français, quant à lui, préconisait plutôt le laissez-faire. En plus d’expliquer comment chacune des deux nations réagissait à la menace grandissante de l’Allemagne, Talbot Imlay réussit, au moyen d’une analyse soignée, rationnelle et bien documentée, à cerner les facteurs qui poussent une démocratie à la guerre ou lui y font renoncer. C’est là une précieuse contribution à la théorie des relations internationales.

Henry Heller. Anti-Italianism in Sixteenth-century France. University of Toronto Press, 2003.

Dans la France du XVIe siècle, les Italiens jouissaient d’un ascendant politique, culturel, économique et commercial. Il se développa, en réaction, un mouvement anti-italien, fomenté à l’origine par les humanistes, entretenu ensuite par les marchands, les huguenots, les nobles et, à la fin, par certaines populations catholiques urbaines. Cette haine envers les résidents italiens concourut au massacre de la Saint-Barthélemy, influença l’issue des deux états généraux de Blois, alimenta la révolte de la Ligue catholique et contribua finalement au succès de Henri IV. Jamais encore avait-on établi que les Italiens avaient été victimes de violence collective avant et après le massacre de la Saint-Barthélemy. On ignorait aussi que les huguenots de Lyon comptaient dans leurs rangs des Italiens et que le protestantisme avait cours dans la communauté italienne lyonnaise. Le ressentiment que les Français éprouvaient à l’égard des Italiens influents se doublait en outre d’un aspect antisémite lourd de conséquences : dans leur esprit, les gens faisaient un rapprochement entre les Italiens et les juifs. Cette analyse bien documentée de la présence des Italiens en France, de l’anti-italianisme français et de ses liens plausibles avec l’antisémitisme vers la fin du XVIe siècle viennent élucider un chapitre négligé de l’histoire de France. Par la même occasion, l’auteur met au jour les racines sociales de l’antisémitisme moderne en France, et peut-être aussi celles d’autres formes récentes de xénophobie.
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2003

Elizabeth Elbourne, Blood Ground: Colonialism, Missions, and the Contest for Christianity in the Cape Colony and Britain, 1799-1853. McGill-Queen's University Press, 2002.

Ce livre admirablement complexe s'intéresse à l'œuvre des premiers missionnaires que la Société des Missions de Londres a envoyés à la colonie du Cap, en Afrique du Sud, pour évangéliser le peuple des Khoekhoe et des Khoisan (ou Hottentots), dont la culture et l'existence étaient par avance condamnées. En tenant compte des «politiques de civilisation», Elizabeth Elbourne raconte les tribulations des missionnaires dissidents et analyse les rapports qu'ils entretinrent non seulement avec les autochtones africains, mais aussi, et c'est sans doute ce qui est le plus important, avec la culture et la société britanniques. En fait, l'auteur cherche principalement à savoir comment la religion et les courants de pensée européens se sont transposés en Afrique du Sud. Dans cette monumentale étude historique et psychologique de ce cas particulier de colonialisme européen, Elizabeth Elbourne renverse au passage plusieurs théories sur un grand nombre de sujets. Elle nous fait pénétrer dans le for intérieur des missionnaires qui se trouvent devant des païens prisonniers du péché originel et vivant sur un territoire habité par Satan. Elle présente le christianisme comme un langage sujet à la négociation et dont la signification provoque des conflits très politisés. En définitive, il s'agit d'une rencontre entre deux représentations, «celle idéalisée de la Grande-Bretagne et celle ironique et paradoxale de l'Afrique».
Les premiers missionnaires évangéliques étaient étonnamment radicaux; plusieurs décidaient de s'établir chez les autochtones et d'y prendre femme, à une époque où les conflits étaient fréquents, d'une part entre les colons britanniques et les colons hollandais, d'autre part entre les colons et le peuple autochtone. Dans la colonie missionnaire de Bethelsdorp, par exemple, les missionnaires partageaient la vie des Khoekhoe. Vers les années 1830 cependant, ce procédé d'évangélisation perd de sa popularité, alors que s'imposent de plus en plus les notions de «respectabilité et de capitalisme missionnaires». Le radicalisme évangélique africaniste a atteint son apogée en 1835-1836, lorsque qu'un comité parlementaire spécial sur les aborigènes recommanda l'adoption de réformes pour protéger les autochtones. Mais il était déjà trop tard. Au début des années 1850, c'est la «race» plutôt que la religion qui allait donner la mesure de la «civilisation».
Évangélisme, rationalisme, romantisme, déisme, tout cela se mêle de façon complexe et surprenante dans cet ouvrage rigoureux où interagissent l'individu et la société, la pensée et l'action. La recherche est vaste et très impressionnante, et l'écriture atteint parfois des sommets de luminosité. Peuplé de personnages énergiques, ce livre pose des dilemmes éthiques subtils et entrelace l'euphorie des missionnaires découvrant un monde inconnu avec la douleur d'assister à l'inexorable destruction d'une société autochtone.

Mentions honorables :

Ian Dowbiggin, A Merciful End. The Euthenasia Movement in Modern America. Oxford University Press, 2003.

Dans son livre A Merciful End, Ian Dowbiggin traite clairement et équitablement de l'histoire de l'euthanasie aux États-Unis dans la deuxième moitié du XIXe siècle. L'ouvrage, très fouillé, repose sur la consultation d'une multitude de sources écrites et orales : documentation d'époque, communications de l'American Euthanasia Society, entrevues personnelles. L'auteur retrace comment l'euthanasie a été perçue, de l'ère progressiste aux années 1960, et il remonte jusqu'aux toutes récentes tentatives de légalisation du suicide assisté dans les années 1990. L'étude déborde du cadre étasunien et se situe dans un contexte social et géographique plus large pour faire ressortir l'influence des mouvements britanniques et européens sur les Américains partisans de l'euthanasie.
Ian Dowbiggin avance la thèse que les Américains, relativement peu nombreux, qui défendent l'euthanasie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle auraient été inspirés dans leur réflexion par le darwinisme, les idées scientifiques du XIXe siècle et les notions de réforme sociale qui s'y mêlaient. L'euthanasie n'était en quelque sorte qu'un prolongement de la pratique de l'eugénisme qui, aux yeux de quelques réformateurs, pouvait remédier à un grand nombre des maux sociaux affligeant les États-Unis. À cette époque, et même plus tard, les défenseurs de l'euthanasie liaient également à leur cause les questions de planning familial, de contrôle des naissances et d'avortement. Mis en veilleuse pour des raisons évidentes pendant les années 1940 et la période d'après-guerre, le débat sur l'euthanasie reprend de plus belle dans les années 1960, alors que l'on s'interroge plus largement sur la valeur de la vie et sur le droit d'y mettre fin. Comme de nouvelles percées médicales permettent de prolonger la vie des patients sans pour autant diminuer leur souffrance, on met dorénavant l'accent sur la qualité de vie; l'euthanasie n'est plus vue comme une mesure de réforme sociale, mais comme un choix personnel. Ce glissement de sens se manifeste par l'augmentation du nombre de testaments de vie et par l'utilisation croissante d'expressions comme «le droit de mourir» et «le droit de ne pas souffrir». Toutefois, comme le souligne bien Ian Dowbiggin, on ne précise jamais clairement ce que l'on entend par «le droit de mourir»; le risque est grand alors d'interpréter fort dangereusement cette expression comme un «devoir de mourir», et de l'appliquer aux personnes âgées ou aux malades chroniques que l'on considéreraient comme des fardeaux pour le système de soins de santé. Ces interrogations ont soulevé de sérieux problèmes d'éthique qui ont divisé les défenseurs de l'euthanasie en deux camps, ceux qui prônent l'euthanasie passive et ceux qui préconisent l'euthanasie active. Dowbiggin situe ces rivalités internes dans le contexte plus large de la société américaine, elle aussi divisée sur la question. Écrit dans un style limpide et efficace, A Merciful End explique magistralement comment les facteurs sociaux, économiques et médicaux ont modelé l'opinion publique sur l'euthanasie. La force du livre réside particulièrement dans son habileté à soulever de graves questions tout en restant détaché des vues partisanes.

M.D. Driedger, Obedient Heretics. Mennonite Identities in Lutheran Hamburg and Altona During the Confessional Age. Ashgate, 2002.

L'histoire de l'anabaptisme et celle de ses deux principaux rameaux, les Mennonites et les Huttérites, est moins bien connue que celle des autres confessions dites protestantes. Importance moindre au plan numérique, difficulté de bien évaluer ses origines et ses premiers développements, dispersion et persécution des communautés, absence de figures de tout premier plan comme celles de Luther et de Calvin qui se sont imposées tant par leur action que par leurs oeuvres. Il n'en demeure pas moins que se multiplient aujourd'hui les études qui tentent de faire la lumière sur un mouvement complexe et riche, essentiellement aux Pays-Bas, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons, y compris d'ailleurs le Canada anglais où les contributions sont importantes.
C'est à cette aune qu'il convient de juger de l'importance de l'ouvrage de Driedger. Celui-ci s'est proposé d'étudier, sous divers angles, l'histoire de la communauté mennonite vivant dans la région d'Altona et de Hambourg au cours des XVIIème et XVIIIème siècles. Ces Mennonites étaient surtout originaires des Pays-Bas, auxquels ils restèrent d'ailleurs toujours liés au plan religieux, mais aussi de Dantzig, de Frise et même du Palatinat. Bien que peu nombreux, ils jouèrent un rôle économique important, tout en bénéficiant de plus en plus d'une assez large tolérance de la part des autorités locales et de la communauté luthérienne. Ils participèrent même parfois à la vie politique, un contraste éclatant avec la persécution acharnée que les Anabaptistes subirent en pays luthériens ou calvinistes jusqu'à une époque tardive. Bien que leur foi les ait empêchés de porter les armes et de commettre quelque violence que ce soit, de grands marchands de Hambourg et d'Altona équipèrent militairement leurs navires de commerce, ce qui causa d'ailleurs une controverse au sein de la communauté à la fin du XVIIème siècle. Les Mennonites ne formaient pas, au plan social, une collectivité entièrement cohérente; celle-ci était plutôt composée de factions, de groupes familiaux, de réseaux de toutes sortes imbriqués les uns dans les autres et soumis à d'inévitables tensions, par exemple, des mariages mixtes, ce qui ne l'empêcha d'ailleurs pas de conserver son identité jusqu'au début du XIXème siècle.
Fondé sur des documents d'archives originaux, souvent inédits, déposés notamment à Hambourg, sur des source imprimées, et sur des travaux modernes judicieusement utilisés, l'ouvrage de Driedger est une monographie exhaustive d'une rare érudition qui devrait servir de modèle à d'autres études du même genre. Dans ce tableau exemplaire, Driedger nous permet de mieux connaître la vie d'une petite communauté, non seulement dans sa vie quotidienne, mais aussi dans son cadre religieux et administratif, ses problèmes spirituels, ses déviances comme celle des Dompelaars, ses relations avec les Luthériens et les autorités politiques. Il fournit aussi une réflexion très nuancée et sur le concept d'identité, et sur le paradigme de la «confessionalisation» chez les Mennonites, qu'il convient de mettre en parallèle avec les études et les discussions que cette dernière question a soulevé chez les historiens de la Réforme depuis une dizaine d'années. Cet ouvrage remarquable, parfaitement situé par rapport au problème plus général du protestantisme de l'Allemagne du nord et des Pays-Bas, viendra enrichir notre connaissance de l'anabaptisme à l'échelle locale. Nul doute qu'il suscitera des travaux du même ordre.
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2002

David Levine, At the Dawn of Modernity: Biology, Culture, and Material Life in Europe after the Year 1000. University of California Press, 2001.

Dans une vaste synthèse, David Levine affirme que la modernité aurait pris racine dans le nord-ouest de l’Europe au cours des trois premiers siècles de l’an 1000. Le livre décrit sur quel fond social complexe s’est effectuée la transition entre le monde antique et le monde moderne, avant que la peste noire ne vienne tout bouleverser en 1348. Dans cet ouvrage que le comité a qualifié de «magistral», un terme malheureusement trop souvent galvaudé, David Levine aborde son analyse de la transformation sociale à partir de deux perspectives différentes. D’une part, il s’intéresse aux changements sociaux qui proviennent de la base de la société et qui touchent les relations démographiques structurant la vie courante, la formation des mariages et des familles, la lutte pour la survie quotidienne dans une économie prémoderne incapable de répondre aux besoins de larges populations, et le recours, par les familles de paysans, à de multiples stratégies de survie. D’autre part, l’auteur observe les changements qui ont été enclenchés par le haut de la société : la Réforme grégorienne, qui favorisa la montée d’un christianisme public et agressif, la consolidation d’une élite politique et de la centralisation étatique, ainsi que la reproduction du féodalisme et son impact sur la vie sociale. En général, le raisonnement de David Levine suit des pistes plus ou moins organisées autour de thèmes ayant trait aux économies biologiques, culturelles et matérielles qui ont marqué l’aube de la modernité. Le livre est émaillé de nombreuses et judicieuses juxtapositions. L’évolution continue de la modernisation naissante fut brusquement interrompue et réorientée lorsque frappa la peste noire, qui emporta une grande partie de la population en Europe. La reconstruction sociale se fit alors à l’intérieur d’un nouveau cadre de liberté et dans un contexte de «désespoir exubérant», où toutes les vérités absolues furent remises en question. La peste noire fut donc l’exterminatrice d’un ancien ordre, mais elle provoqua une série de changements sociaux au cours desquels les anciennes structures allaient se modifier et prendre de nouvelles caractéristiques; on assista ainsi à une intensification de la division du travail, au développement des structures étatiques, à la désintégration du féodalisme, et surtout, à l’essor d’une nouvelle définition du sacré pendant la Réforme. Le comité a été particulièrement impressionné par la prose éloquente de David Levine, par ses gracieux compromis aux susceptibilités postmodernes, par l’éclectisme de sa technique multidisciplinaire, par son utilisation adroite de la théorie et par l’étendue de son savoir. Tout historien trouvera ce livre passionnant. Il nous est rarement donné de lire avec autant de plaisir un ouvrage d’une telle importance.

Mentions honorables :

Joy Dixon, Divine Feminine: Theosophy and Feminism in England. John Hopkins University Press, 2001.

Dans son excellente étude Divine Feminine: Theosophy and Feminism in England, Joy Dixon explore les liens unissant les croyances spirituelles, la race et le sexe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. L’auteure a fait des recherches fouillées dans les dossiers de la Theosophical Society conservés en Angleterre et en Inde, et elle a pu ainsi suivre le développement de ce mouvement théosophique, depuis le moment où il était surtout dominé par les hommes, jusqu’à ses rapports plus tardifs avec les féministes anglaises et les suffragettes. Les femmes ont essayé d’étendre leur influence spirituelle dans le domaine public et politique en recourant à la fois aux principales religions et à une spiritualité alternative; les militantes féministes embrassaient la théosophie pour la force spirituelle qu’elle leur apportait. Joy Dixon montre qu’elles étaient également séduites par le dualisme inhérent aux croyances théosophiques. De plus, l’auteure fait la démonstration qu’une analyse de la théosophie – qui fut adoptée par les Occidentaux, mais qui tire ses origines du mysticisme oriental – permet de mieux comprendre les idées qui avaient cours, à la fin du XIXe siècle, sur la race et les rôles sexuels. En mettant l’accent sur la nature dualiste de la théosophie, l’auteure présente sous un nouvel angle les assises du discours des suffragettes sur l’égalité politique; elle propose aussi une explication intéressante des différentes formes de confusion des genres et elle présente une nouvelle interprétation de l’attitude ambivalente des Britanniques envers les membres de leur empire indien. L’écriture de Joy Dixon est claire et fascinante. L’auteure utilise très efficacement les études de cas pour illustrer comment certaines féministes ont endossé la cause théosophique. La force du livre réside toutefois dans sa façon pénétrante et sensible de traiter des croyances d’une spiritualité alternative.

Elizabeth Rapley, A Social History of the Cloister. Daily Life in the Teaching Monasteries of the Old Regime. McGill-Queen’s University Press, 2001.

Depuis toujours, l’histoire du christianisme s’est écrite au masculin, si tant est qu’il ne semblait y avoir nul besoin de parler de l’autre moitié du monde. Sans doute existait-il des monographies sur tel ou tel couvent, tel ou tel ordre religieux, des biographies, souvent des hagiographies d’ailleurs, sur telle ou telle religieuse, bienheureuse ou sainte, mais ce n’étaient là que choses éparses qui ne s’inscrivaient guère dans le cadre plus général d’une histoire du fait religieux. Et surtout, ces travaux n’accordaient aux femmes, laïques ou religieuses, qu’un rôle épisodique, voire dérisoire. Depuis quelques années, des travaux de haute valeur se sont multipliés qui, avec une méthodologie renouvelée et des perspectives plus larges, contribuent puissamment à enrichir, voire à modifier, l’histoire du monachisme féminin. Elizabeth Rapley a joué, à cet égard, un rôle important depuis son ouvrage sur les dévotes dans la France du XVIIe siècle, publié en 1990. A Social History of the Cloister est un ouvrage majeur. L’auteure a suivi, pendant deux siècles, l’histoire de trois congrégations féminines enseignantes, la Compagnie de Sainte-Ursule, la Compagnie de Marie Notre-Dame et la Congrégation Notre-Dame, certes différentes à bien des égards les unes des autres, mais qui, néanmoins, participent ensemble et de plein droit à un projet religieux. Après s’être d’abord attachée à retracer l’histoire du monachisme français moderne, depuis son apogée au XVIIe siècle, jusqu’à son déclin et à sa disparition à la fin du XVIIIe siècle, et dont elle examine soigneusement les multiples facettes, elle multiplie les angles d’investigation de façon à dessiner, de la manière la plus complète, la vie des trois communautés et de leurs membres : relations souvent tendues avec les évêques, faisant ainsi un sort à la prétendue docilité des religieuses – un vieux cliché –, particulièrement visible au moment de la crise janséniste, les questions financières, le fonctionnement interne des couvents, le respect des règles monastiques, la nature des vocations religieuses, la formation des novices, la spiritualité de la mort, la fonction enseignante. Fondé sur un dépouillement exhaustif des sources imprimées et manuscrites et sur une connaissance approfondie de la bibliographie, cet ouvrage trace brillamment le portrait du monachisme féminin, à son niveau le plus bas : le couvent, et, à son plus élevé : l’ordre, à la fois dans sa vie quotidienne, dans son évolution historique et dans la perspective plus générale de l’histoire de l’Église de France sous l’Ancien Régime. Un précieux appendice sur la démographie du cloître et un glossaire des termes monastiques les plus usités complètent l’exposé. Un ouvrage indispensable par son contenu et sa méthodologie, écrit en outre dans un style élégant, pour tous ceux et celles qui entreprendront désormais des recherches sur un sujet qui demeure largement à approfondir.
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2001

John R. Hinde, Jacob Burckhardt and the Crisis of Modernity. Montréal and Kingston: McGill-Queen's University Press, 2000.

Cet ouvrage d'un historien qu'on peut déjà qualifier de tout premier ordre se démarque nettement de très nombreuses études consacrées au grand historien suisse depuis plus d'un siècle et dont la bibliographie rend parfaitement compte. Le livre de John Hinde est une histoire intellectuelle qui met en relief des aspects de la vie et de la pensée de Burckhardt qui avaient été jusqu'à négligés ou oubliés. Il est en outre le premier ouvrage en langue anglaise entièrement consacré à l'homme et à son oeuvre. Hinde s'est proposé d'étudier la confrontation entre l'histoire et la modernité, telle qu'elle s'est déroulée durant la vie de Burckhardt et le rôle qu'elle a joué dans l'élaboration de sa conception de l'histoire et de l'historiographie. Dans un premier temps, et dans la foulée de remarques formulées par le grand historien allemand Meinecke et dont les historiens n'ont que rarement tenu compte par la suite, Hinde s'efforce de montrer le rôle principal qu'a joué la ville de Bâle au plan politique, religieux, intellectuel et social dans la formation, la manière de sentir et de voir et le jugement de Burckhardt et dont toute son oeuvre porte la marque. Bâlois certes, et dans toutes ses fibres, Burckhardt n'a pas été un intellectuel isolé dans son propre monde, et il s'est montré plus ouvert aux influences extérieures que nombre d'illustres historiens allemands contemporains. C'est qu'il a constamment confronté ses idées profondément conservatrices et sa vision de la modernité avec ses travaux sur l'histoire intellectuelle et celle sur l'art. Hinde montre dans cet ouvrage qu'il domine parfaitement son sujet, et qu'il a une connaissance approfondie de Burckhardt tout aussi bien que de l'immense bibliographie qui lui a été consacrée, dont une grande partie est en langue allemande. Cette vision neuve, stimulante et très originale va certainement orienter dans une direction nouvelle les futurs travaux consacrés au grand historien suisse. L'ouvrage est exemplaire par l'élégance de la langue, recherchée mais jamais pédante, par un souci constant de la rigueur de l'argumentation et par des généralisations qui sont toujours parfaitement étayées. Sans aucun doute, il s'agit là d'un livre majeur dans l'historiographie canadienne.

Mentions honorables :

William J. Callahan, The Catholic Church in Spain, 1875-1998. Washington, DC: Catholic University of America Press, 2000.

The Catholic Church in Spain, 1875-1998 est la suite du livre précédent de William J. Callahan, Church, Politics and Society in Spain 1750-1874 (1984), lauréat alors du prix Ferguson. Ce nouveau livre est une œuvre monumentale saluée par les critiques comme une étude fondamentale de l'Église catholique dans l'Espagne du XXe siècle. Elle relate le processus par lequel l'Église établie a lutté pour maintenir sa position dans cette société qui, durant plus d'un siècle de tourmentes et de changements politiques turbulents, vivra libéralisme, républicanisme, socialisme, anarchisme et pluralisme intellectuel. Tout en cherchant à maintenir sa position centrale dans la vie nationale, l'Église renouvelle sa stratégie en créant des syndicats ainsi qu'un système scolaire et une presse modernes. Sous Franco, l'alliance de l'État et de l'Église, si fréquemment troublée, s'effondre enfin dans les années 1960. L'inévitable besoin de s'adapter à une nouvelle ère après la mort de Franco en 1975 pousse l'Église à faire une transformation étonnante et à accepter la démocratie. Le livre de Callahan, étayé par des recherches d'une profondeur et d'une ampleur remarquables, touche à tous les aspects de la vie institutionnelles de l'Église, tout en passant en revue l'histoire intellectuelle, économique, sociale et politique de l'Espagne, de la restauration des Bourbons jusqu'à nos jours. Véritable monument, le livre se lit pourtant comme un roman et traite de questions hautement controversées avec sensibilité et jugement. Le comité croit que cette œuvre est sans doute l'étude définitive sur le sujet, impossible à probablement égaler dans un proche avenir.

Wayne Dowler, Classroom and Empire: The Politics of Schooling Russia's Eastern Nationalities, 1860-1917. Montréal et Kingston: McGill-Queen's University Press, 2000.

Le livre de Wayne Dowler, Classroom and Empire, jette un vaste éclairage sur les efforts de l'État russe vers la fin du XIXe siècle pour éduquer et assimiler les peuples de ses frontières orientales. Alors que l'empire russe entre dans l'ère moderne, les autorités doivent relever le défi d'alphabétiser les peuples de différentes ethnies, langues et religions. L'œuvre de Dowler examine le débat sur la scolarisation des non-Russes et porte notamment sur la méthode pédagogique de Il'Minskii. Il'Minskii préconise l'éducation des étudiants dans leur langue maternelle, mais encourage la russification par un programme centré sur la lecture et l'écriture des textes religieux chrétiens. Dowler parvient à décrire avec une grande clarté la méthode de Il'Minskii, ses avantages et désavantages. Il réussit également à présenter les préoccupations des critiques de Il'Minskii, qui soulignent les rapports entre langue et perpétuation de la conscience nationale, et qui croient que tous les étudiants doivent être éduqués en langue russe. Dowler utilise avec efficacité les documents de ministères de l'éducation ainsi que l'œuvre et la correspondance publiées de Il'Minskii et de celles de ses disciples pour produire une analyse lucide et fascinante des politiques scolaires et linguistiques durant cette période fondamentale de l'histoire russe. Même le lecteur peu familier avec les méthodes pédagogiques russes du XIXe siècle voudra se plonger dans ce livre passionnant et bien écrit. L'œuvre, qui situe le débat scolaire dans le contexte plus vaste de l'empire, propose des perspectives critiques sur les rapports entre langue et identité nationale qui sont tout aussi pertinentes pour notre société de plus en plus mondialisée, qu'elles le sont pour notre compréhension des efforts impériaux russes de la fin du XIXe siècle.
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2000

Michael Bliss, William Osler. A Life in Medicine. Toronto: University of Toronto Press, 1999.

Ce livre constitue tout simplement un tour de force. Avec un style admirable et une empathie soutenue, Michael Bliss démontre comment Osler s'est imposé dans trois pays comme «praticien, comme observateur, chercheur et pédagogue de l'histoire naturelle de la maladie».
L'auteur met surtout en relief les compétences de médecin et de professeur de Osler, plus que ses prétentions à l'originalité scientifique. En tant que fervent partisan de la méthode clinique (autopsie, utilisation du stéthoscope, examen au chevet du malade, rondes ouvertes et ateliers cliniques), Osler fit des découvertes capitales qu'il mit en pratique et publicisa; ces techniques innovatrices font tellement partie de la routine aujourd'hui qu'on ne les considère même plus comme des techniques. Son manuel, The Principles and Practice of Medicine (1892), devint la bible internationale de la formation en médecine; il fut réimprimé, réédité et révisé de nombreuses fois pendant presque cinquante ans, longtemps après le décès d'Osler. Ses aspirations à la gloire, alliées à une personnalité séduisante et charismatique, gagnèrent à Osler une réputation internationale ainsi que l'attachement de ses étudiants et de ses patients.
En plus d'expliquer la contribution particulière et innovatrice d'Osler à la médecine moderne, Michael Bliss décrit la brillante carrière d'un professionnel remarquablement doué pour le succès, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. C'est ainsi que l'auteur nous entraîne à la Blockley Dead House à Philadelphie, où Osler fit de nombreuses autopsies, dans les salles de professeurs des universités Princeton et John Hopkins, et dans les salons de Baltimore et de North Oxford, où nous y rencontrons des gens illustres et branchés qui font état de leurs préoccupations. Osler nous est présenté dans son milieu social et son contexte culturel.
Enfin, cette imposante et fort savante biographie est par ailleurs présentée simplement et d'une manière accessible. Les membres du jury ont grandement admiré l'adresse avec laquelle l'auteur est arrivé à narrer l'histoire d'une vie, avec toutes ses complications, ses ambiguïtés et sa myriade de détails personnels, sans perdre l'intérêt du lecteur et sans sacrifier le côté érudit de la recherche. William Osler est sans contredit un livre à succès de la plus haute qualité.

Mentions honorables :

Serge Lusignan, «Vérité garde le roy»: la construction d'une identité universitaire en France (XIIIe-XVe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 1999.

La construction d'une identité universitaire en France, XIIIe-XVe siècle: «Vérité garde le roy» est une contribution originale et parfaitement réussie qui analyse universités et universitaires en France au Moyen Âge dans leurs dimensions politique et juridique. Cet ouvrage cerne les différents processus de construction de l'identité et de la représentation des universitaires et de leur institution, ainsi que leur intégration dans la société médiévale, à travers leurs privilèges et leurs rapports avec les pouvoirs (papauté, royauté, villes et Parlement de Paris). L'enquête commence à la fin du XIIe siècle et se poursuit jusqu'au milieu du XVe siècle. Elle prend en compte les universités d'Orléans, d'Angers, de Poitiers et porte une attention particulière à l'université de Paris qui occupe dans le royaume de France une place déterminante. L'ouvrage montre que les universitaires ne s'insèrent pas seulement dans une histoire urbaine de la France médiévale, mais également dans une histoire royale. L'étude de leur statut montre, ce que personne n'avait encore vu, qu'ils font partie d'une stratégie de construction de l'État auquel ils sont intimement liés. Les abus de ce statut sont la cause de leur déclin, bien avant la seconde moitié du XVe siècle comme on l'a souvent dit. Ce n'est pas la prise de position de l'université pendant la période anglaise qui est à l'origine de ce déclin, mais bien une attitude excessive, allant à l'encontre du bien commun, qui a provoqué la sévérité des pouvoirs royaux envers les universitaires. L'ouvrage étudie également les relations complexes de l'université et du Parlement de Paris dans l'ordre du royaume, à travers les thèmes de la translatio studii et de la «fille aînée du roi».
Cette étude repose en grande partie sur l'exploitation systématique des registres civils du Parlement de Paris, masse documentaire considérable qui est très bien maîtrisée et traitée avec compétence et prudence. L'auteur fait un usage novateur de ces sources documentaires en y suivant la dynamique des rapports entre l'université et les pouvoirs. L'étendue de la recherche, la problématique originale, la rigueur de l'argumentation, la cohérence du plan, font de cet ouvrage une contribution incontournable pour l'histoire des universités et celle de l'État à la fin du Moyen Âge.

Patricia Marchak, God's Assassins: State Terrorism in Argentina in the 1970s. Montréal et Kingston: McGill-Queen's University Press, 1999.

God's Assassins: State Terrorism in Argentina in the 1970s est une recherche solide et innovatrice sur l'impact humain de la «sale guerre» d'Argentine, que Patricia Marchak date de 1973 à 1983. Basée sur des entrevues que l'auteure fit avec de nombreux citoyens argentins, tant partisans que victimes du régime, cette étude est une autopsie du cauchemar au cours duquel quelque 30 000 personnes disparurent et de nombreux autres milliers furent emprisonnées illégalement ou forcées de s'exiler. Il s'agit en premier lieu d'une étude de cas démontrant ce qu'il arrive lorsque l'État s'attaque à son propre peuple, lorsque l'objectif du pouvoir étatique est de tuer et de terroriser au nom de la civilisation occidentale et du christianisme. L'étude a également une autre portée : elle est un poignant témoignage du courage psychologique et de la ténacité des survivants.
Par l'histoire orale, Marchak arrive à présenter toutes les facettes du problème; elle met l'accent non pas sur les partisans ou les opposants du régime, mais plutôt sur tous ceux qui n'étaient que des spectateurs, montrant que la vraie terreur résidait dans l'arbitraire du choix des victimes et dans l'impact de cette tactique sur le reste de la population. C'était dans la nature du terrorisme d'État d'utiliser délibérément une telle arme psychologique. Dans un tel contexte de pouvoir absolu, les défenses de la société civile se sont désintégrées. Marchak situe la «sale guerre» dans le contexte d'une société profondément divisée et elle explique, avec un grand tact, que pour qu'un tel régime de terreur arrivât à s'imposer, c'est qu'il dut forcément jouir du consentement tacite d'une bonne partie de la population. Elle ne désigne aucun responsable, mais incite son lecteur à mieux comprendre la complexité des causes et des conséquences de la stratégie qu'utiliserait un État national de sécurité.
L'ouvrage de Marchak décrit donc un des phénomènes caractéristiques de la dernière moitié du XXe siècle, que connurent de nombreux pays : l'intériorisation d'une idéologie selon laquelle l'ennemi se trouve à l'intérieur de ses propres frontières et que la seule solution est une extirpation radicale du problème. Cette étude interdisciplinaire, dans laquelle l'auteure a judicieusement mêlé histoire, anthropologie et sociologie, revêt conséquemment un attrait irrésistible.
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1999

Nicholas Rogers, Crowds, Culture and Politics in Georgian Britain (Clarendon Press).

Crowds, Culture and Politics in Georgian Britain est une étude magnifiquement structurée qui décrit brillamment le rôle fluctuant des foules sur les politiques britanniques durant la période 1714-1821. Ce livre s'inscrit dans la ligne de pensée de Georges Rudé et de E.P. Thompson, mais pousse plus loin le raisonnement et offre une redéfinition des frontières du politique qui tient compte des pressions exercées par l'activisme de rue plébéien. Le professeur Rogers traite aussi des sujets suivants : les comportements populaires jacobites, la politique de guerre et de disette, la résistance aux bandes, la popularité révélatrice de l'amiral Keppel, traduit en conseil de guerre, les soulèvements Gordon, la célébration de fêtes politiques, les réactions à la Révolution française, la place publique et la composition sexuelle des foules, de même que les démonstrations populaires liées au refus de la cour de reconnaître la reine Caroline en 1820-1821.
Pour éclaircir ces événements et les questions qu'ils soulèvent, le professeur Rogers dispose d'un arsenal de preuves qu'il manie avec doigté et grande compétence. L'auteur ne se contente pas d'illustrer en plus détaillée qu'avant l'immense emprise de la foule - ou des foules - sur les politiques georgiennes. Se basant sur un riche corpus de sources, il examine aussi la présence quotidienne, sectaire et protonationaliste de la foule, ainsi que son radicalisme, qui a été plus fréquemment étudié. Il situe fermement les actions des masses populaires dans le contexte d'une élite en quête de reconnaissance publique. Enfin, il soutient que dans les années 1790, les foules ont changé leurs façons de s'organiser et de se mobiliser, ce qui a eu pour effet de les soustraire au contrôle de l'élite et de timidement teinter leurs politiques de valeurs démocratiques.
Adroitement construit et rédigé dans un style vif et élégant, l'ouvrage du professeur Rogers se distingue des autres livres du genre par ses propos nuancés mais convaincants, par sa subtile complexité et par son discours théorique approfondi. Crowds, Culture and Politics apporte une contribution originale et passionnante à un important domaine de la recherche historique.

Mentions honorables :

Victoria Dickenson, Drawn From Life: Science and Art in the Portrayal of the New World (University of Toronto Press)

Drawn From Life : Science and Art in the Portrayal of the New World est un récit innovateur, clair et superbement illustré sur la façon dont les naturalistes européens du XVIe siècle et leurs successeurs s'y sont pris pour décrire visuellement la faune et la flore du Nouveau Monde nord-américain. Ils eurent pour cela recours à des méthodes relativement nouvelles et cette démarche innovatrice, lorsqu'on l'analyse bien, en dit long sur les naturalistes eux-mêmes et sur leur société. Posant comme principe que le style de l'image est indissociable de sa signification historique et qu'en comprenant ce style, on enrichit nécessairement sa connaissance de l'histoire, Victoria Dickenson scrute dans cette optique le sens des images qui constituent les documents de base de son livre. Elle s'intéresse donc aux images décorant les cartes du début du XVIe siècle sur le Nouveau Monde nordique et illustrant les anciens récits et notes de voyage. Elle examine un grand nombre de planches botaniques, d'illustrations d'oiseaux, d'animaux, de poissons et de fleurs qui paraissent, et sont même réimprimées dans la presse européenne, au cours de la période s'étendant du XVIe au début du XIXe siècles. Tout au long de son ouvrage, elle relie les images aux textes qui les accompagnaient, insistant sur l'importance de leur complémentarité.
L'analyse conjointe du texte et de l'image permet à l'auteure de constater une évolution du sens de l'expression "peindre d'après nature" : elle décelle une transition - quoiqu'incomplète - entre l'intérêt que l'on porte à la nature comme source de métaphore et l'intérêt qu'on lui accorde comme entité "autre" réelle et magnifiquement diversifiée. Victoria Dickenson fait preuve d'une fine ingéniosité, d'une impressionnante compréhension de l'histoire matérielle de l'image et d'une conviction passionnée sur la pertinence de sa recherche

Claire Dolan, Le notaire, la famille et la ville (Aix-en-Provence à la fin du XVIe siècle) (Presses universitaires du Mirail)

Le notaire, la famille et la ville (Aix-en-Provence à la fin du XVIe siècle) est le fruit de recherches méticuleuses; s'appuyant sur une méthodologie pénétrante, l'auteure tisse sur le canevas de l'histoire urbaine et notariale le portrait de la famille et explique les méthodes de transmission de la propriété ainsi que les processus sociaux de la vie urbaine et professionnelle dans la capitale de la Provence à la fin du XVIe siècle.
L'ouvrage comporte une partie d'un très grand intérêt sur l'histoire de la famille au début de l'époque moderne, histoire que l'auteure a reconstituée en étudiant la disposition des biens familiaux. Claire Dolan avance ici de nombreuses idées et présente une analyse convaincante de l'histoire des notaires, retraçant avec brio leurs carrières, leurs familles, leurs origines et leur montée sociale. Le livre lève aussi le voile sur les phénomènes plus vastes de l'immigration, de l'intégration et de la mobilité sociales au début de la vie urbaine moderne.
Les membres du jury du prix Ferguson ont été impressionnés non seulement par l'étendue de la recherche de Claire Dolan et par la variété des sujets de l'histoire de France du XVIe siècle qu'elle explore et éclaire, mais aussi par la manière attentive, réfléchie et souvent innovatrice dont elle interroge ses sources. Les membres du jury ont conclu que Le notaire, la famille et la ville constitue une contribution majeure aux recherches actuelles sur le XVIe siècle français et sur l'histoire européenne du début de l'époque moderne en général.
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1998

Michael Kater, The Twisted Muse: Musicians and Their Music in the Third Reich (Oxford University Press)

Mention honorable :

Bert S. Hall, Weapons and Warfare in Renaissance Europe, (Johns Hopkins University Press)

Elizabeth Vibert, Traders' Tales: Narratives of Cultural Encounters in the Columbia Plateau, 1807-1846, (University of Oklahoma Press)
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1997

John F. Hutchinson, Champions of Charity: War and the Rise of the Red Cross, (Westview Press)

Mention honorable :

Marc Egnal, Divergent Paths: How Culture and Institutions have Shaped North American Growth, (Oxford University Press)

Lynne Viola, Peasant Rebels under Stalin: Collectivization and the Culture of Peasant Resistance, (Oxford University Press)
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1996

Richard Boyer, Lives of the Bigamists: Marriage, Family, and Community in Colonial Mexico, (University of New Mexico Press)

Mention honorable :

Michael Fellman, Citizen Sherman: A Life of William Tecumseh Sherman, (Random House)

Ian J. Kerr, Building the Railways of the Raj, 1850-1900, (Oxford University Press)

Linda Mahood, Policing Gender, Class and Family: Britain 1850-1940, (UCL Press)
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1995

R. W. Kostal, Law and English Railway Capitalism 1825-1875 (Oxford: Clarendon Press).

Mention honorable :

Daniel Vickers, Farmers and Fishermen: Two Centuries of Work in Essex County, Massachusetts, 1630-1850 (University of North Carolina).
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1994

Paul E. Lovejoy and Jan S. Hogendorn, Slow Death for Slavery: The Course of Abolition in Northern Nigeria, 1897-1936 (Cambridge University Press).
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1993

Donald E. Ginter, A Measure of Wealth: The English LandTax in Historical Analysis (McGill-Queen's University Press)

Mention honorable :

Donald Harman Akenson, God's Peoples: Covenant and Land in South Africa, Israel, and Ulster (McGill-Queen's University Press)
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1992

Robert J. Young, Power and Pleasure: Louis Barthou and the Third French Republic (McGill-Queen's University Press)

Mention honorable :

James A. Leith, Space and Revolution. Projects for Monuments, Squares, and Public Buildings in France 1789-1799 (McGill-Queen's University Press)

Keith Wrightson and David Levine, The Making of an Industrial Society, Whickham, 1560-1765 (Clarendon Press, Oxford)
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1991

Elizabeth Rapley, The Dévotes. Women and Church in Seventeenth Century France

Mention honorable :

Ian K. Steele, Betrayals. Fort William Henry and the "Massacre"
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1990

Modris Ekstein, Rites of Sprint
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1989

Donald Finlay Davis, Conspicuous Production: Automobiles and Elites in Detroit, 1899-1933

Mention honorable :

Roderick Phillips
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1988

Michael Marrus, The Holocaust in History

Mention honorable :

David Levine
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1987

John M. Beattie, Crime and the Courts in England, 1660-1880

Mention honorable :

Alan H. Jeeves

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1986

William J. Callahan, Church, Politics and Society in Spain, 1750-1874

Mention honorable :

Michael H. Kater

John Van Seters

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1984

T. LeGoff, Vannes and its Regions: A Study of Town and Country in Eighteenth-Century France (Oxford University Press)

Mention honorable :

Donald Sutherland

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1982

Christopher R. Friedrichs, Urban Society in an Age of War: Nordlingen, 1580-1720 (Princeton University Press)

Mention honorable :

Samuel Clark

Bruce Daniels

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1980 

John N. Ingham, The Iron Barons. A Social Analysis of the American Urban Elite, 1874-1965

Mention honorable :

Timothy E. Anna, The Fall of the Royal Government in Mexico City

Stephen J. Randall, The Diplomacy of Modernization: Colombian American Relations 1920-1940

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