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Le président de la SHC écrit au
président du Musée canadien des civilisations

Ottawa, le 3 December 2012

M. Mark O'Neill
Président
Musée canadien des civilisations

Cher M. O'Neill,

Je vous écris au nom de la Société historique du Canada, la plus importante organisation représentant les chercheurs en histoire au Canada avec plus de 1 100 membres de toutes les régions du pays. À titre d’historiens qui mènent des activités de recherche et/ou d’enseignement en histoire au Canada, nous sommes particulièrement affectés par les changements récemment annoncés au Musée canadien des civilisations (MCC). La SHC se félicite des nouveaux fonds octroyés pour appuyer l'interprétation et la promotion d'une plus grande connaissance de l'histoire canadienne. Après avoir lu la « Mission, capacité et pouvoirs du Musée canadien de l'histoire » inclus dans la récente « Loi modifiant la Loi sur les musées afin de constituer le Musée canadien de l’histoire et apportant des modifications corrélatives à d’autres lois », nous croyons que même si cet énoncé de mandat est nettement préférable à celui noté dans les rapports initiaux des médias suivant l'annonce du changement à venir au Musée au mois d’octobre dernier, nous avons encore des préoccupations concernant les éléments du mandat du Musée canadien des civilisations qui ont été délaissés dans la nouvelle législation.Nous sommes d’avis que les critiques soulevées par divers groupes, suite à l'annonce des changements au Musée en octobre, dénotent un scepticisme considérable de la part du public au sujet des changements proposés. Nous vous encourageons, à titre de président du Musée, de nommer un panel représentatif d’éminents spécialistes en histoire et en muséologie qui ferait des recommandations quant aux orientations appropriées dans le cadre du réaménagement de cette unique institution patrimoniale. Un tel panel s’assurerait que la mise en œuvre de la programmation du nouveau musée reflète pleinement notre histoire diverse et, en retour, le nouveau Musée gagnerait en crédibilité tout en profitant des conseils désintéressés de ces experts.
 
Nos principales remarques sont les suivantes :

1. Mandat
Bien que le mandat proposé pour le nouveau musée corresponde de près à l'actuel mandat du Musée canadien des civilisations, nous avons relevé deux différences importantes. Tout d'abord, le nouveau mandat ne fait pas référence à la « compréhension critique », qui a été retirée de la section 8 du mandat de la CMC qui lisait : « Le Musée canadien des civilisations a pour mission d'accroître, dans l'ensemble du Canada et à l'étranger, l'intérêt, le respect et la compréhension critique de même que la connaissance et le degré d'appréciation par tous à l'égard des réalisations culturelles... ». La SHC croit que la compréhension critique doit être l’un des objectifs d'une institution qui désire encourager les visiteurs à distinguer plusieurs perspectives et faire une analyse critique des textes et des présentations qui questionnent les schémas narratifs, plutôt que simplement vénérer des héros nationaux.

L'autre préoccupation liée au mandat concerne l’item 9 (f) du présent mandat du MCC permettant au musée « d’entreprendre ou parrainer des recherches, notamment des recherches fondamentales, théoriques ou appliquées, dans le cadre de sa mission et de la muséologie, et en communiquer les résultats ». La SHC croit que l'engagement antérieur de la recherche théorique et appliquée était louable et se questionne ainsi sur la nature qu’aura la définition de la recherche au nouveau musée à la lumière de l’abolition de l’item 9 (f). Au-delà de la recherche historique, nous insistons sur le fait que la recherche anthropologique, ethnographique et archéologique devrait continuer à être soutenue et promue au musée. Nous espérons que des recherches approfondies dans toutes les disciplines pertinentes à la diversité et sur tous les aspects de l'histoire canadienne se poursuivront dans vos programmes.

2. Des perspectives différentes sur l'histoire
L'annonce du gouvernement sur ce qui sera inclus dans le nouveau MCH accentue les dates, les événements, les héros et les schémas narratifs. Pourtant, l'écriture et l'enseignement de l'histoire canadienne ne se limitent résolument plus à une telle perspective unidimensionnelle sur notre passé, principalement parce qu'elle néglige l'expérience de la grande majorité de la population canadienne. Une telle approche de « grand homme » ou « de grande femme » de l'histoire ne cadre pas facilement avec les processus cruciaux qui ne suivent pas une chronologie rigide ou qui ne mènent pas à une biographie politique - l'histoire et les cultures des Premières nations, la colonisation, l'agriculture et le développement des ressources, l'industrialisation, les relations entre les sexes, la sexualité, la migration, la coopération ou les conflits ethnoculturels, les changements environnementaux et bien plus encore. Certes, l'histoire politique est un élément important dans toute présentation de notre histoire, mais elle doit tenir compte de la riche diversité à laquelle les Canadiens de toutes les couches sociétales ont contribué dans notre passé collectif.

3. Impartialité
Nous craignons que la décision du gouvernement de transformer le CMC en un CMH s'inscrive dans un contexte d'un patrimoine sous influence politique qui se manifeste depuis quelques années. Outre les fonds publics substantiels qui ont été versés à la célébration du bicentenaire de la guerre de 1812, cette initiative semble refléter une nouvelle utilisation de l'histoire pour appuyer le programme politique du gouvernement - c'est-à-dire la mise en évidence des certains évènements de notre passé qui sont favorisés par les principaux ministres du gouvernement actuel. Si c'est le cas, ce serait une utilisation tout à fait inappropriée de nos institutions culturelles nationales qui devraient être à l’écart de toute stratégie gouvernementale et qui devraient être gérées selon des normes professionnelles établies et des principes de non-partisannerie.

4. Processus de consultation
Les réunions qui sont présentement mises sur pied avec certains individus choisis à travers le pays est un bon point de départ mais elles ne sont pas exhaustives. Ces réunions n’offrent pas l’opportunité à la majorité de la communauté d’historiens de fournir des contributions sur les questions critiques du mandat et de la programmation. Le CMC a mis en place un site web pour la participation du public dans la programmation du nouveau musée. Mais il est troublant de constater que les visiteurs du site sont invités à exprimer leur préférence pour un certain nombre d'options dans une chronologie qui contient très peu d’entrées et qu’ils ne sont pas encouragés à identifier les processus à plus long terme, tels que la migration et la colonisation, la dépossession des terres des Premières nations, les structures de classes sociales ou l'évolution des relations entre les sexes en constante évolution. Nous demandons instamment au Musée d'élargir ses consultations et d'inviter le plus grand nombre d’historiens professionnels et de spécialistes des musées possible à contribuer au processus de consultation.

De plus, nous aimerions que vous preniez la proposition suivante sous considération. La Société historique du Canada croit qu'une approche optimale serait pour le Musée de convoquer un panel d’érudits distingués et de spécialistes de l'histoire pour entamer un processus réfléchi de conceptualisation du nouveau musée. Une telle approche permettrait au Musée de bénéficier de l'expertise à sa disposition et aiderait le Musée canadien de l'histoire à recevoir l'appui de la population canadienne dont il aura certainement besoin pour s'acquitter de son mandat à l'avenir.

Dans l'attente de votre réponse, soyez assuré que nous sommes prêts à aider le Musée à identifier les chercheurs distingués qui œuvrent dans une variété de champs historiques et qui participeraient au panel proposé pour guider la mise en œuvre de la nouvelle institution à ce moment critique. Mes collègues représentant le conseil d’administration de la SHC ont bien hâte de discuter de ces questions importantes avec vous lors de notre rencontre le 17 décembre.

Cordialement,

Lyle Dick
Président
Société historique du Canada

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